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Rapport moral AG du 10 Juin 2016

RAPPORT MORAL JEEP 2015

Mesdames et Messieurs les représentants du Préfet, les conseillers départementaux, les élus de l’Eurométropole, des villes de Haguenau et d’Erstein, mesdames et messieurs les représentants des institutions de service public, partenaires de la JEEP, membres de la JEEP, enfin – éducateurs, personnels administratifs et membres du CA, je vous souhaite à tous la bienvenue.
Votre présence ici, en ces temps où les A.G. se multiplient, témoigne de l’intérêt que vous portez aux missions de la prévention spécialisée et à l’action de la Jeep dans ce domaine. Elle témoigne aussi – je me prends à l’espérer - de votre soutien fidèle, voire de votre amitié. Or, il me semble important de le rappeler, Aristote voyait dans l’amitié une vertu civique de premier plan, le creuset affectif, fait d’attentions réciproques, de toute vie commune.
Comme toute AG, celle-ci ressemble à un rituel. Les rituels n’empêchent pas la liberté de parole mais la règlent. Soyez donc assurés, chers amis, que nous ne souhaitons rien tant, que vos prises de parole, de critique, d’encouragement et de proposition. Un temps sera prévu à cet effet, après la présentation de nos activités.
Dans l’immédiat : après le présent rapport, le rapport financier vous sera présenté et sera approuvé – ou non – par les membres de cette assemblée. (J’en profite pour dire que tous peuvent demander à devenir membres : rien ne nous ferait plus plaisir !). Puis il reviendra à notre cher Directeur, Gabriel di Gregorio, de présenter de manière synthétique l’activité des 5 équipes de Prévention spécialisée de la JEEP. Après quoi, éducateurs et éducatrices évoqueront certains des aspects du travail qu’ils mènent sur le terrain, auprès de personnes, des jeunes avant tout, dont nous savons combien la vie qu’ils mènent est précaire, souvent très difficile.
Il m’incombe, en tant que Président de notre association, de préciser la manière dont l’action de la JEEP a, nous l’espérons, répondu à ses missions de Prévention Spécialisée, et d’insister sur le contexte, à la fois social et institutionnel, dans lequel cette action s’est inscrite et va certainement continuer de le faire dans les prochains temps.
Avant tout, songeant aux préjugés et à la peur que suscitent trop souvent les jeunes, nos jeunes, j’aimerais partager avec vous les réflexions d’un de nos anciens, Jean Jousselin, l’auteur de Jeunesse, fait social méconnu, paru en 1058. Pionnier des mouvements de jeunesse et de l’éducation populaire, il écrivait en 1958 : « Pour les jeunes, l’expérience […] prend le sens d’expérimentation, d’épeuve ou de test, parfois même de défi. L’expérience est l’occasion de s’affirmer, de manifester son autonomie et son pouvoir sur autrui et sur le monde extérieur » (p. 20). Mais il n’oubliait pas d’ajouter : « Si tant de jeunes sont absents, cherchant à s’évader de toutes les formes de l’actualité, c’est parce qu’ils ne trouvent aucune forme d’espérance ; instinctivement, ils en rendent la société responsable » (p. 27). Je n’entendais pas, avec ces citations, vous apprendre des choses nouvelles, mais suggérer combien il importe que nombreux soient les adultes, vous, moi et d’autres, qui témoignent de ces vérités de base et contribuent ainsi à changer le regard d’indifférence ou de méfiance à l’égard des jeunes.
Je me permettrai à présent d’insister sur les deux aspects suivants du contexte proche dans lequel s’inscrivent nos projets et nos actions relatifs à l’accompagnement individuel des personnes particulièrement vulnérables, ainsi que ceux de nos projets et actions qui ont pour ambition l’affirmation de la solidarité et de la citoyenneté à l’échelle des quartiers, entre des personnes et des groupes qui, désespérant souvent de rencontrer une main tendue, éprouvent la tentation, soit du repli, soit de la colère.
Le premier aspect est institutionnel. Le second est plus difficile à définir, puisqu’il est tout à la fois social, culturel, moral et politique. Commençons par le premier.
Le plus marquant, au plan du contexte institutionnel – il en a déjà été question lors de notre AG de l’an dernier -, est le transfert de compétences en train de s’opérer, du Département vers l’Eurométropole. La Prévention Spécialisée sera très probablement bientôt de la responsabilité de cette dernière. Je n’oublierai pas, quand la chose se fera, d’exprimer notre reconnaissance à l’égard des responsables du Département avec lesquels, à travers conflits et compromis – c’est le lot de toute action dans l’espace public ! -, la mission de Prévention Spécialisée a été assumée, par nous et par d’autres associations similaires, sur le territoire de l’actuelle Eurométropole. Cette précision s’explique : une de nos équipes étant implantée à Haguenau, avec d’active participation financière de la Ville, nous devrions continuer, pour cette partie de nos activités, de dépendre du Conseil Départemental. Ceci dit, l’inconnue, pour nous, c’est la forme que va prendre, en ce qui concerne la JEEP et quatre de ses équipes, le transfert de compétence du Département à l’Eurométropole.
Les textes fixant les modalités de ce type de transfert précisent que les moyens financiers transférés sont calculés sur la base de la moyenne de l’exercice des trois années précédant ledit transfert. Voilà qui, en principe, devrait nous rassurer un petit peu – je suis prudent, vous le constatez ! – car cela devrait vouloir dire que nos moyens en postes seront sensiblement supérieurs à ceux qui nous ont été affectés ces deux dernières années, années durant lesquelles nous avons connu plusieurs gels de poste. Mais, à ce que j’ai cru comprendre, les discussions sur les moyens sont encore en cours, et elles sont fort âpres.
Un mot encore, sur le contexte institutionnel ; plus précisément, un motif d’inquiétude : à quel service, à quelle direction de l’Eurométropole la Prévention Spécialisée sera-t-elle rattachée demain ? Question subsidiaire : connaît-on assez précisément, parmi les responsables de l’Eurométropole, l’histoire de la Prévention pour qu’il soit tenu compte de son rattachement, reconnu par la Loi, à la Protection de l’enfance ? Permettez-moi, à ce propos, de citer les deux premiers paragraphes de l’article L221-1 du Code de l’action sociale et des familles qui mettent un accent fort sur les deux missions suivantes :
« 1° Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique tant aux mineurs et à leur famille ou à tout détenteur de l’autorité parentale, confrontés à des difficultés risquant de mettre en danger la santé, la sécurité, la moralité de ces mineurs ou de compromettre gravement leur éducation et leur développement physique, affectif, intellectuel et social, qu’aux mineurs émancipés et majeurs de moins de vingt et un ans confrontés à des difficultés familiales, sociales et éducatives susceptibles de compromettre gravement leur équilibre.
2° Organiser … des actions collectives visant à prévenir la marginalisation et à faciliter l’insertion ou la promotion sociale des jeunes et des familles, notamment par des actions de prévention spécialisée … ».
Comme nous avons pu le vérifier lors d’un récent rassemblement à Paris, sous l’égide du CNLAPS, l’association des associations et acteurs de Prévention Spécialisée, les participants estiment que c’est en effet de la Protection de l’Enfance que la Prévention relève et devrait continuer de relever. Les propos de monsieur Kanner, ministre de la Ville, de la Jeunesse et des sports, et plus encore Mme Rissignol, ministre de la Famille, de l’Enfance et des Droits des Femmes, présents lors de cette rencontre, nous ont paru aller dans ce même sens.
Second aspect annoncé, le contexte social de notre action. Je me contenterai, songeant à nos responsabilités toutes particulières, d’évoquer les caractères les plus marquants de ce contexte :
-  Désaffection et méfiance croissante, et pas seulement chez les jeunes, vis-à-vis de l’institution politique, des valeurs républicaines et des acteurs politiques. Ceci, nous ne le savons que trop, nourrit la faveur accordée à une extrême-droite qui, face aux situations de détresse et, parfois, de déviance, prône la sanction et la répression, au détriment de la protection et de la solidarité.
-  Croissance des inégalités, entre hommes et femmes, riches et pauvres, mais aussi jeunes et adultes.
-  Développement d’un climat de défiance, sinon d’hostilité, à l’égard des porteurs – individus ou groupes – de « différences » économiques, culturelles, ethniques et religieuses. Ces différences, réelles ou fantasmées, équivalent trop souvent à autant de formes de stigmatisation.
-  Détérioration du climat d’hospitalité dont, naguère, notre pays pouvait s’enorgueillir. Il est vrai que le défi à relever est aujourd’hui plus grand que jamais, car au défi de l’asile politique « classique » s’ajoute celui, considérable, des migrations économiques. Or, les deux défis ne tendent-ils pas à n’en faire qu’un ?
Dans un tel contexte, nous voulons croire, nous, membres de l’association et éducateurs, que les responsables politiques de tout bord, quel que soit l’espace institutionnel dans lequel ils œuvrent pour le bien public, sont convaincus de l’importance des responsabilités associatives dans l’animation de la vie commune, et persuadés qu’en exerçant ces responsabilités les associations ne revendiquent aucun pouvoir particulier mais aspirent avant tout à disposer des moyens indispensables pour mener à bien une mission dont nous savons tous qu’elle ne cessera pas de sitôt – sauf déficit démocratique catastrophique. Ces moyens, on l’aura compris, ne sont pas seulement ceux, financiers, destinés à assurer le financement des postes d’éducateurs et de secrétariat ; ce sont aussi des moyens institutionnels, et pas seulement organisationnels : notre action de Prévention Spécialisée doit être reconnue, toujours à nouveau, comme relevant d’une mission spécifique définie par la Loi.
Mais, comment ne pas évoquer encore la série tragique d’attentats que notre pays, avec d’autres, a connus ces derniers temps, des attentats dans lesquels volonté destructrice et passion sacrificielle se mêlent ? Nous avons partagé la même émotion que la plupart de nos citoyens et de nos responsables politiques, face à ces tragédies dont on peut craindre qu’elles ne cessent pas de sitôt, même si beaucoup est fait ou proposé pour en prévenir le retour. Je n’ajouterai rien aux nombreux essais parus et à paraître, qui cherchent à expliquer ces attentats ; notons simplement que leur nombre et la diversité des explications avancées ne facilitent pas le travail de définition concertée des actions à mener ; d’autant moins que, comme souvent, les médias imposent aux responsables politiques et associatifs, dans leurs déclarations publiques, un rythme ultra rapide et un style trop souvent guerrier, qui font que les solutions préconisées ressemblent à des ripostes à court terme, spectaculaires si possible. Les remèdes préconisés sont alors surtout symptomatologiques. Du coup, ils tendent à refouler la conscience du travail à long terme à entreprendre, toujours à nouveau, pour faire une place aux oubliés de la solidarité, aux plus jeunes avant tout.
Le travail à mener, à long terme, est celui qui incombe à la communauté éducative à laquelle nous nous savons appartenir, nous qui sommes fiers de porter dans notre nom, JEEP, la référence à l’éducation populaire – non à un véhicule tous terrains ; encore que … !. Ce travail à long terme implique que, persuadés de la valeur éminente de la solidarité, nous l’affirmions sans cesse, à la face de ceux qui en doutent ou même la nient, niant par la même une inspiration républicaine majeure ; il implique que nous réinventions sans cesse la solidarité, que nous soyons résolus à promouvoir ses formes les plus décisives, de nature coopérative. Le meilleur organigramme n’a aucun effet, si les acteurs ne sont pas associés à sa préparation et à sa mise en œuvre et si les premiers concernés, les « usagers », comme on dit (si mal) ne sont pas associés aux décisions les concernant ! L’esprit coopératif, nous en sommes persuadés, à la Jeep, c’est bien celui de l’éducation populaire ; c’est lui qu’on retrouve dans notre « utopie concrète » - je reprends ici une expression de Paul Ricœur - : celle du pouvoir d’agir en commun.
Je conclurai ce rapport moral en remerciant très vivement notre association, ses membres, son CA et son bureau pour leur active implication ; mais aussi « nos » éducateurs (je dis cela sans esprit possessif !) et les membres du personnel administratif : tous font leurs les valeurs de l’association et les traduisent avec cœur et intelligence, avec une disponibilité, une inventivité et une discrétion dont nous leur savons infiniment gré.
Ce m’est un plaisir, enfin, de remercier tous nos partenaires. La lecture de notre rapport d’activités permet de se faire une idée du nombre et de la qualité des partenariats auxquels nous sommes attachés. Un mot de remerciement spécial à l’ORIV, avec laquelle nous partageons la préoccupation du pouvoir d’agir, et dont les travaux nourrissent notre réflexion ; ainsi qu’à l’ASTU, à laquelle nous sommes reconnaissants pour ses actions militantes, éducatives et culturelles, toutes inspirées d’un sens très vif de la fraternité. Avec ces associations, comme avec d’autres (RAN, CPCV, Comité des Peuples, etc.), nous n’avons de cesse de chercher à faire des exigences d’une vie associative digne de ce nom la norme de nos relations internes et externes. Mais nous savons que beaucoup reste à faire pour que la vie associative soit à la hauteur de ce qu’on doit attendre d’elle dans une démocratie irriguée par la solidarité et l’amitié !