L’histoire de l’association

Texte présenté par Gilbert Vincent lors du colloque du soixantenaire de l’association en novembre 2016.

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Nous l’appelons « la Jeep », par simplification. À l’origine, en effet, on désignait ainsi des « jeunes équipes d’éducation populaire » unies par des liens fédératifs. Au début, il y a 60 ans de cela, a été créée une fédération nationale composée de plusieurs groupements régionaux de ces Jeunes Équipes (région parisienne, Poitou-Charentes, Normandie, Midi-Pyrénées, etc.) ; parmi eux, le groupement alsacien. La Jeep qui nous est aujourd’hui familière, celle que peut-être plusieurs des personnes ici présentes découvrent (je les remercie vivement de la sympathie qu’ils manifestent à notre égard en participant à ce colloque), celle dont nous allons parler durant cette journée et demie en mettant surtout l’accent sur ses pratiques actuelles et sur ses projets est, de par son histoire relativement longue, le témoin d’une aventure collective à laquelle ont participé de nombreux acteurs militants, individus et groupes. Pourquoi les qualifier de militants ? Parce que l’Éducation Populaire qu’ils entendaient promouvoir était alors, pour partie, une chose nouvelle – alors même qu’elle portait, depuis plus longtemps, les espoirs de plusieurs générations désireuses de traduire dans la réalité le mot de solidarité. Ce mot est beau, car il est chargé d’aspirations généreuses au partage, le partage de biens (matériels, éthiques et symboliques) dont on ne saurait se passer sans qu’il en résulte des dommages graves pour les personnes et pour la société.

Je viens de parler de la Jeep comme d’un « témoin », celui d’une aventure collective. Prenons garde, cependant, car on assimile trop vite un témoin à un survivant, à un être en sursis ! Certes, la Jeep n’est pas immortelle – qui peut se targuer de l’être ? -, et ce que j’ai dit de son ampleur première, nationale, suggère assez combien elle s’est affaiblie, après des débuts prometteurs. L’on ne peut se consoler de ce qui s’est passé en se disant que, somme toute, elle a connu le sort de presque tous les mouvements de jeunesse nés dans l’après-guerre, d’inspiration religieuse ou laïque : cette époque était celle d’une reconstruction, propice aux engagements individuels et collectifs. Malgré tout, j’oserai dire que, en dépit des nombreux changements culturels, sociaux et institutionnels survenus depuis les années 1950, et surtout après les années 70, la Jeep, notre Jeep d’aujourd’hui, a voulu, et peut-être a su rester fidèle à son inspiration première, l’idée de partage qui fonde l’éducation populaire. Elle l’a su, au prix de débats parfois vifs, de crises voire de conflits internes, toutes choses qui sont la contrepartie « normale » de l’invention continue de soi de chacun et de chaque groupe.

Je ne saurais dissimuler, ni seulement le minimiser, le fait que la Jeep est née de l’engagement de quelques protestants. Est-ce à dire que ces pionniers cherchaient à faire du prosélytisme ? Sincèrement, je ne le pense pas, même si certaines expressions utilisées par quelques- uns d’entre ces fondateurs peuvent aujourd’hui nous laisser perplexes ou même froisser notre sensibilité « laïque » : ainsi, dans un document ancien (malheureusement non daté ni signé ; on ne peut donc savoir qui il engage exactement), le sigle « Jeep » est-il interprété comme « jeunes équipes d’éducation et d’évangélisation populaires ». Il est assez clair que si cette interprétation avait été adoptée par tous, il aurait-il fallu allonger notre sigle en ajoutant un troisième « e » aux deux déjà existants ! Or cela n’a pas été fait. De plus, d’autres documents d’archive montrent que la perspective de l’évangélisation – au sens de conversion – a, très tôt, été explicitement mise en cause et abandonnée par plusieurs des membres de la Jeep ; par ceux, nombreux, qui tenaient à affirmer que pour eux l’Évangile est une source de libération, que donc on ne saurait s’en autoriser pour chercher à faire pression sur qui que ce soit, soit pour le convertir, soit pour le pousser à adhérer à un parti politique ou à une quelconque idéologie. Enfin, le P.V. d’un CA tenu en sept. 1970 – époque de fortes turbulences éthiques et institutionnelles ! – mentionne l’intensité des débats autour de la question de ce qui pouvait ou devait faire référence pour les membres de la JEEP. À la lecture de ce document, on découvre, sans beaucoup de surprise, que si l’Évangile est mentionné, il l’est à côté d’autres références, manifestement laïques ; dont une, par exemple, à Carl Rogers, un psychothérapeute américain alors célèbre. Bref, je pense pouvoir affirmer que la Jeep, très tôt, probablement dès ses origines, a fait une lecture très libre, voire résolument laïque, de ses références « religieuses ». On ne saurait s’en étonner car, il faut le préciser, le terreau protestant de la Jeep est « libéral » : c’est le terreau du protestantisme libéral, épris d’autonomie et chérissant l’idée de responsabilité. C’est le type de protestantisme dont se sont réclamés plusieurs des fondateurs ou des organisateurs des institutions de solidarité de la IIIe République (Buisson pour l’école, Charles Gide pour l’économie solidaire, Henri Monod pour la santé et l’action sociale, Jules Siegfried pour l’habitat social, etc.

Dans le document mentionné ci-dessus se trouvent exprimées les motivations de nos fondateurs : « Depuis 1947, des jeunes forment des équipes qui vont à la rencontre des enfants et des adolescents les plus déshérités des grandes villes et les plus isolés des campagnes. En effet, une majorité des enfants et des adolescents, pour des raisons essentiellement économiques et psychologiques, s’écartent ou sont écartés des mouvements de jeunesse traditionnels ». Comment ne pas considérer que ce genre de déclaration reste d’une grande pertinence ? La prévention spécialisée, qui est devenue notre mission première, consiste en effet, pour les éducateurs qui y concourent, à se rendre aussi proches que possible des jeunes en marge des institutions, y compris en marge de celles, éducatives et culturelles, qui leur sont en principe destinées.

En 1971, le discours de la JEEP gagne en clarification laïque puisqu’un protocole d’accord entre les associations membres de la Jeep nationale comporte la déclaration suivante : « La Jeep est une fédération de clubs de loisirs éducatifs pour les enfants et les jeunes. À tous les niveaux elle est ouverte à tous sans distinction d’origine nationale, sociale, politique, philosophique ou religieuse ». Le même document affirme que les destinataires de l’action de la Jeep sont les enfants et les jeunes « des milieux populaires » et que la visée de « l’action éducative » est « l’épanouissement et l’autonomie des personnes ».

On constate, non sans quelque étonnement au vu de l’histoire ultérieure, qu’il a existé une parenté étroite entre la JEEP et le CPCV (Comité Protestant des Colonies de Vacances). Plus précisément, celui-ci est né avant celle-là : la création de la Jeep a en effet été décidée par des responsables de colonies de vacances qui regrettaient que l’action éducative menée durant l’été soit interrompue tout le reste de l’année. De fait, le lien entre nos deux associations a longtemps été très fort, celles-ci organisant conjointement des stages de formation, tant pour les moniteurs de colo que pour les bénévoles attachés à l’animation des clubs d’enfants et pour les premiers éducateurs de jeunes accueillis en foyer. Notons, pour illustrer la force du lien existant entre prévention spécialisée et mouvement des colonies de vacances, que, dans les années 70, l’équipe Jeep de la cité des Écrivains, sous la direction de son chef de service, Serge Gavériau, le premier éducateur spécialisé salarié de notre association, organisait elle-même chaque été une colo !

L’objectif des stages mentionnés à l’instant était de former des gens capables de faire plus, autre chose que simplement « occuper » les jeunes. On cherchait à former des gens capables, au moyen de techniques particulières, d’animer des ateliers d’expression et de création. On faisait dans ces stages une grande place à l’apprentissage des « méthodes actives », destinées à susciter la participation la plus libre et la plus critique possible des enfants et des jeunes. Autre entreprise commune des deux associations, Jeep et Cpcv : la rédaction et la diffusion d’une revue devant servir d’espace d’échange d’expériences et d’informations utiles. Sauf erreur de ma part, cette revue portait le beau titre programmatique de « Rencontres ».

Au fil de ma lecture de plusieurs des documents d’archives disponibles dans nos locaux du Bd de Nancy, j’ai pu relever nombre d’allusions à des préoccupations, des projets ou des engagements dont l’importance éthique et éducative saute aux yeux. Ainsi le rapport moral de 1968 (une date « mémorable », évidemment), met-il en avant la nécessité de changer les relations – trop souvent inégales, autoritaires - entre éducateurs et éduqués, de travailler à associer vraiment les jeunes accompagnés à la prise de décision concernant la vie des clubs et des groupes et le choix des activités. Est mentionné un projet (qui date peut-être de 1972) de création de « maison de l’enfance ». Rappelons que l’équipe de Hautepierre se saisira de ce projet et lui donnera corps, avant de passer le relais à une association créée pour animer cette Maison.

Au titre de ses engagements institutionnels, la Jeep est alors représentée au sein de la Cimade (Comité d’aide aux réfugiés. Plusieurs de ses clubs d’enfants ont adhéré à la Jeep) ; elle participe au CNAJEP (Comité National des Associations de Jeunes et d’Éducation Populaire) dès la création de ce dernier (en 1968), etc. On peut souligner qu’il s’agit là d’une préoccupation constante : aujourd’hui comme hier, la Jeep est très attachée, en tant qu’association et à travers les engagements de « ses » éducateurs, au développement de la vie associative ; très désireuse de faire connaître et reconnaître les qualités éthiques, relationnelles, démocratiques, symboliques, de cette forme de vie commune, elle est tout aussi attentive à respecter les obligations qui incombent normalement aux associations.

La Jeep Alsace a fédéré des clubs de jeunes hébergés par des paroisses de ville et de campagne ; ces clubs étaient souvent soutenus, animés même par leurs pasteurs (plusieurs ont fait partie du CA, et le précédent président, O. Richard-Mollard était lui-même pasteur). J’ignore de quand date la séparation d’avec le CPCV et quelles en ont été les causes. Toujours est-il que la vie des « clubs », subventionnée par divers organismes publics (la CAF n’étant pas le moindre), a longtemps été la principale, sinon l’exclusive raison d’être de la JEEP. Jusqu’à ce que, après la parution du décret de 1972 instituant la Prévention Spécialisée, notre association demande et obtienne du Conseil Général son agrément comme association de Prévention, à côté d’autres associations, et soit autorisée à créer et gérer trois équipes, l’une à Hautepierre, la seconde à la cité des Écrivains (Schiltigheim-Bischheim), la troisième au Neuhof.

À dater de ce moment, et pendant plus de 30 ans, l’activité de notre association a suivi deux orientations distinctes. La situation a donc pu être assez inconfortable, et même conflictuelle, avec, du côté de la Prévention Spécialisée, des professionnels, en l’occurrence des éducateurs fiers de leurs compétences sanctionnées par un diplôme, et, du côté des clubs, des bénévoles pétris autant de mauvaise que de bonne conscience. Faut-il le rappeler ?, Les années 70, ailleurs encore qu’à la Jeep, ont vu se multiplier les conflits, plus ou moins âpres, entre ces deux types d’acteurs ; les bénévoles reprochant aux professionnels leur corporatisme, les professionnels dénigrant les premiers pour leur amateurisme et leur paternalisme – il vaudrait d’ailleurs mieux dire : leur « maternalisme », étant donné que la majorité des bénévoles étaient alors des femmes.

Dira-t-on que le combat cessa faute de combattants ? On s’en gardera, tant il est vrai que des conflits ne sont pas forcément des combats, et que la Jeep – je pense en particulier au président de l’époque, le professeur André Benoît - a plutôt bien maîtrisé l’art de faire des trêves et su passer les compromis nécessaires entre éducateurs d’un côté, animateurs de clubs et membres du Conseil d’Administration, de l’autre, tout comme entre les premiers et les divers représentants des institutions publiques dont l’Association était partenaire (Communes, Conseil Départemental etc.). Il se serait cependant pas faux de dire que, sinon le combat, du moins l’ardeur militante des animateurs de clubs s’éteignit peu à peu. Après avoir lentement périclité, l’activité « clubs » s’est éteinte, il y a moins de 10 ans de cela. L’explication tient probablement en deux mots : concurrence d’une offre de loisirs diversifiée, d’une part, fatigue des bénévoles et difficulté d’en recruter de nouveaux, de l’autre.

Durant ces dernières années, deux changements institutionnels d’importance ont marqué la vie de la Jeep.

Le premier correspond à l’intégration de deux associations de Prévention spécialisée, chacune responsable d’une équipe d’éducateurs. Intégration de la PAM (Association de Prévention spécialisée et d’Action sociale à la Meinau), association militante du quartier de la Meinau, en 2012, puis de Profil prévention (active à Haguenau ainsi qu’à Erstein). Cette double intégration a été possible, et elle s’est avérée heureuse, parce que nos trois associations, avec leurs directeurs, leurs éducateurs et leurs administrateurs avaient appris à se connaître et à se respecter, en particulier dans le cadre des activités du CLAPS (Comité de Liaison des Associations de Prévention Spécialisé). De plus – « cerise sur le gâteau », comme on dit, la Jeep a eu la grande chance, après le départ en retraite de Marc Moser, d’accueillir comme directeur Gabriel di Gregorio, jusqu’alors directeur de Profil Prévention.

Le nouvel ensemble que forment les 5 équipes de la Jeep est cohérent ; mieux, il est fait d’une authentique solidarité - l’une de nos valeurs-phare. Cohérence, dynamique et solidarité sont les conséquences de relations vécues sous le signe de l’estime mutuelle, mais aussi de l’habitude, devenue chère à tous, de créer des groupes transversaux de réflexion ayant pour finalité l’analyse des conditions éducatives, sociales et institutionnelles, de l’action de prévention spécialisée. Les ateliers qui ponctueront ce colloque feront largement écho aux questions abordées dans ces différents groupes.

Le second changement institutionnel d’importance dont il faut faire état est survenu récemment : il s’agit du transfert de compétence, du Conseil Départemental – avec lequel ont longtemps été définies les orientations de la mission de la Prévention Spécialisée, et qui continue d’être notre interlocuteur privilégié pour ce qui est des activités de notre équipe Haguenau-Erstein – à l’Eurométropole, qui est désormais notre premier interlocuteur pour ce qui concerne l’activité des équipes à l’œuvre sur son territoire. Avec l’Eurométropole – avec aussi les autres associations de Prévention Spécialisée - nous sommes actuellement engagés dans un vaste chantier de clarification des missions de Prévention Spécialisée, chantier devant déboucher sur la signature des conventions nous liant à l’autorité publique.

Trop allusif, je le regrette, mon propos n’avait pas d’autre intention que de rappeler les grands traits d’une histoire qu’il faudrait pouvoir explorer plus en détail, avec l’aide d’un historien de métier. Cette histoire, nous en sommes tous persuadés, à la Jeep, continuera de s’écrire, surprenante et féconde, grâce à l’appui des autorités publiques et au concours de nos partenaires. Il en sera ainsi tant que tous, éducateurs, amis, administrateurs de la JEEP, nous continuerons à faire acte de courage, d’intelligence et de générosité dans notre action auprès des jeunes, action destinée non seulement à les accompagner dans leurs difficultés, mais encore à leur faire découvrir leurs capacités et à faire comprendre à leur entourage l’ampleur et la richesse de ces dernières.

Ces derniers mots auraient pu être ceux d’une conclusion. Tel n’est pas le cas et, avec votre permission, je poursuivrai un instant cette réflexion avec deux remarques.
a) Ceux qui connaissent l’œuvre de Paul Ricœur et qui savent l’intérêt que j’y trouve ne jugeront pas étrange, puisqu’il est ici question d’histoire, puisque nous évoquons l’histoire de la Jeep, humble mais précieuse à nos yeux, que je fasse allusion aux analyses de ce philosophe consacrées à l’importance psychique et éthique de la mémoire. Celle-ci, aimait-il à dire après un auteur cite souvent, R. Koselleck, nous dote d’un « champ d’expérience » et d’un « horizon d’attente ». L’un et l’autre nous évitent de rester longtemps désemparés face au nouveau, d’être impuissants à lui donner sens et incapables de nous conduire de façon responsable face aux promesses et aux menaces que le futur recèle.
b) On apercevra mieux ce qu’il en est de cet espace et de cet horizon, sans lesquels l’action s’appauvrit en même temps que les acteurs perdent courage, en revenant sur le double ancrage de la Jeep, dans le CPCV et dans l’Éducation Populaire.

Ce n’est pas seulement par souci d’exactitude que j’y ai fait mention. C’est aussi parce qu’on découvre, à l’origine du CPCV et dans les développements d’hier de l’Éducation Populaire, l’empreinte d’un homme de conviction, doté d’un sens aigu des responsabilités : Jean Jousselin. Si cet homme a créé le CPCV, en 1943, c’était dans l’intention d’en faire un lieu d’accueil, et plus exactement de protection. Il s’agissait de protéger, dans un modeste château de la région parisienne, des enfants juifs menacés de déportation. Anne Hidalgo, maire de Paris, a souligné, lors d’une cérémonie récente, que le pasteur Jean Jousselin, comme la plupart des Justes, n’avait pas conscience de faire quelque chose d’exceptionnel. Il ne faisait que son devoir, pensait-il. Mais il savait, et Mme Hidalgo a eu raison de le rappeler, que ce devoir était de « refuser la barbarie, de résister à toute forme d’oppression, d’injustice, de permettre aux générations futures de naître et de s’épanouir au sein d’un monde tolérant, empreint d’humanité ».

Ce n’est pas par piété que je tenais à faire référence, ici, maintenant, à Jean Jousselin. Ce n’était surtout pas pour que l’hommage – trop tardif – qui lui a été rendu rejaillisse sur nous, ses putatifs héritiers lointains. C’est pour que, à son exemple, nous osions résister à l’injustice, pour que nous osions créer ou, pour le moins, soutenir les institutions ch argées de la solidarité, en particulier celle avec les plus vulnérables.

À ce point de mon exposé, j’ai le sentiment de n’avoir pas réussi à montrer en quoi l’éducation populaire est pour nous une référence plus que simplement honorifique ou décorative. Resterait donc à mettre l’accent sur l’apport propre de la réflexion de Jousselin en matière d’éducation populaire. Nombre de pages de « Jeunesse, fait social méconnu », paru en 1959, fourmille de réflexions précieuses à ce sujet. Le lexique a peut-être un peu vieilli, non l’inspiration ; non, par exemple, l’idée d’expérience ; celle-ci, écrit justement l’auteur (un des champions du scoutisme), signifie pour les jeunes « expérimentation, épreuve ou test, parfois même défi » (p. 20), et même « désir de marquer l’histoire de leur présence » en déployant, « pourvu qu’ils y soient suffisamment encouragés, les vertus de générosité, enthousiasme, sens de la solidarité, goût du risque » (p. 85).

Jousselin faisait partie de ces femmes et de ces hommes convaincus que « le véritable civisme […] repose sur l’éducation populaire » (p. 141) ; que, loin d’être une simple affaire de conservation, la démocratie ne vit qu’en se développant, ce qui implique que « le citoyen est appelé à se cultiver, c’est-à-dire appelé à un supplément de conscience, d’initiative, de solidarité, de responsabilité » (ibid.). Certes, il importe au plus haut point qu’une société soit juste, qu’elle se dote d’ « institutions justes », comme dira Ricœur dans les années 1990 ; encore faut-il qu’elle reste chaleureuse, ce qui suppose une attention mutuelle et l’« adhésion consciente de chaque citoyen » à un projet commun, à un projet dont la solidarité est le nom générique. Or chacun participera d’autant mieux à l’histoire commune qu’il sera plus « en mesure de mieux comprendre sa propre condition et celle du monde ». Affaire de reconnaissance, de soi et des autres : c’est affaire d’éducation populaire, et d’engagement de tous les êtres de bonne volonté.

Au plan de l’action proprement éducative, Jousselin a su insister sur l’importance de l’initiative et de la participation effective des personnes aux actions qui les concernent, quel que soit leur âge. À ses yeux, faire droit à l’initiative implique qu’ « il n’existe point de programme-type puisque, partant de la vie, l’éducation populaire est commandée par les conditions de vie de chacun » (p. 151). L’expérience de chacun doit compter et, plus encore, doit être respectée. Mais Jousselin tenait à préciser que si « l’éducation populaire se situe au niveau de chacun […], c’est pour l’amener à rencontrer autrui, et pour qu’il transcende […} son expérience » (p. 154). C’est dire que le sujet advient et ne cesse d’advenir, et que l’éducateur est au service de la découverte, par les plus jeunes, de possibilités d’être insoupçonnées, parfois refusées par eux parce qu’ils craignent de trahir l’identité que leur assignent leurs premiers groupes d’appartenance – famille ou groupe de pairs -, qui sont souvent les seuls qui vaillent à leurs yeux. Comment alors les aider à découvrir que la multi-appartenance, aussi inconfortable qu’elle soit, est une chance, une source de liberté et de créativité ?

Tel est le défi de l’éducation, de l’éducation populaire en particulier, à une époque où, tout comme les appartenances se troublent, les identités vacillent, ou bien deviennent l’objet de surinvestissements pathologiques. Le titre d’un ouvrage de Ricœur met bien l’accent sur l’ampleur et la nature de ce défi : « soi-même comme un autre ». On conçoit du coup le tourment, professionnel, éthique, des éducateurs : comment permettre à un jeune de découvrir que l’altérité hors de soi et l’altérité en soi-même ne sont pas des menaces d’altération ? Nous devons le savoir, le dire, et le faire entendre : l’éducateur fait partie de la réponse, en tant qu’autre privilégié. À ce titre, il ne peut ni ne doit trahir la confiance placée en lui par des jeunes trop souvent déçus par ce qu’ils considèrent, chez les adultes, comme des dérobades face à leur demande de rencontre.

L’histoire de notre association se poursuivra, surprenante, pourvu qu’elle continue de répondre « présent ! » aux jeunes, ces sujets fragiles qui généralement cachent leur fragilité sous le masque de durs. « Présent » avec « ses » bénévoles, avec « ses » éducatrices et « ses » éducateurs, avec « ses » administrateurs et « ses » partenaires (le possessif, ici, ne marque pas une possession mais un compagnonnage !). Oui, pensons-nous, il faut répondre ainsi - ce qui suppose une présence éducative toute de patiente bienveillance - à la demande de reconnaissance et au besoin de confiance des jeunes, que ceux-ci expriment plus ou moins souvent sous forme de tel ou tel de ces défis : indifférence, hostilité ou manipulation etc., nous mettant ainsi, nous adultes, au défi d’entendre ce que eux, les jeunes, n’osent pas ou ne savent pas dire : qu’ils ont besoin, et qu’on leur fasse confiance, et que les adultes soient dignes de confiance ; et qu’ils attendent qu’on les reconnaisse comme des sujets capables de répondre un jour à la confiance qu’on leur aura accordée.

Gilbert Vincent




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