logo article ou rubrique
Brève histoire de la JEEP

Texte présenté par Gilbert Vincent lors du colloque du soixantenaire de l’association en novembre 2016.

La part des mouvements de jeunesse dans la reconstruction d’une société pacifiée et solidaire.

Nous l’appelons « la Jeep », par simplification. À l’origine, en effet, on désignait ainsi des « jeunes équipes d’éducation populaire » unies par des liens fédératifs. Au début, il y a 60 ans de cela, a été créée une fédération nationale composée de plusieurs groupements régionaux de ces Jeunes Équipes (région parisienne, Poitou-Charentes, Normandie, Midi-Pyrénées, etc.) ; parmi eux, le groupement alsacien. La Jeep qui nous est aujourd’hui familière, celle dont nous tenons à souligner les pratiques actuelles et les projets est, de par son histoire relativement longue, le témoin d’une aventure collective à laquelle ont participé de nombreux acteurs militants, individus et groupes. Pourquoi les qualifier de militants ? Parce que l’Éducation Populaire qu’ils entendaient promouvoir désignait, dans les années postérieures à 1945, un projet encore assez nouveau, même s’il portait les espoirs de plusieurs générations précédentes, désireuses de traduire dans la réalité l’idée de solidarité, objet de vives discussions à la fin du XIXè siècle. Belle et généreuse idée, que la solidarité, car chargée d’aspirations au partage des biens matériels, culturels, symboliques, tous biens dont on ne saurait se passer sans qu’il en résulte des dommages graves pour les personnes comme pour la société tout entière.

La Jeep est comme le « témoin » d’une aventure collective. Prenons garde à ne pas confondre, comme on le fait trop souvent, témoin et survivant, être en sursis ! Assurément, la Jeep n’est pas immortelle, et ce qu’on vient de suggérer, quant à son extension première, nationale, nous rappelle combien l’association s’est affaiblie, après des débuts prometteurs. Et l’on ne peut pas se consoler de cet affaiblissement en se disant que, somme toute, elle a connu le sort de presque tous les mouvements de jeunesse, d’inspiration laïque ou religieuse, nés dans l’enthousiasme de l’après- guerre, époque de reconstruction propice aux engagements individuels et collectifs. Malgré tout, en dépit des nombreux changements culturels, sociaux et institutionnels survenus depuis les années 1950, et surtout après les années 70, la Jeep, la Jeep alsacienne d’aujourd’hui, a voulu, et osons le dire, a su rester fidèle à son inspiration première, l’idée de partage sur laquelle se fonde l’éducation populaire. Elle l’a su, au prix de débats parfois vifs, de crises voire de conflits internes, toutes choses qui sont la contrepartie normale de l’invention continue de tout un chacun, de tout groupe et de toute institution.

La Jeep, protestante et laïque

On ne doit pas minimiser, ni surtout dissimuler le fait que la Jeep est née de l’engagement de protestants. Ces pionniers cherchaient-ils à faire du prosélytisme ? Ce serait leur faire injure que leur attribuer cette arrière-pensée, même si certaines expressions utilisées alors peuvent aujourd’hui nous laisser perplexes, voire froisser notre sensibilité « laïque ». C’est ainsi que, dans un document ancien retrouvé dans nos archives (malheureusement il n’est ni daté ni signé, en sorte qu’on ne peut savoir qui il engage exactement), le sigle « Jeep » est interprété comme l’acronyme de « jeunes équipes d’éducation et d’évangélisation populaires ». Il est assez clair que cette interprétation n’est pas la bonne car, si elle avait été communément adoptée, il aurait fallu ajouter à notre sigle un troisième « e » aux deux déjà existants ! Ce qui n’a pas été fait. D’autres documents d’archive montrent que si la perspective de l’évangélisation et la visée de conversion ont pu effleurer l’esprit de quelques-uns des bénévoles de la JEEP, elles ont, très tôt et très explicitement, mises en cause et abandonnées par l’ensemble des membres de l’association ; en particulier par ceux, nombreux, qui tenaient à affirmer leur conviction que l’Évangile est une source de libération, qu’en conséquence on ne saurait se prévaloir de cette référence pour chercher à faire pression sur qui que ce soit, soit pour le convertir, soit pour le pousser à adhérer à un parti politique ou à une quelconque idéologie. Au reste, le P.V. d’un CA tenu en sept. 1970 – époque de fortes turbulences éthiques et institutionnelles ! – mentionne l’intensité des débats autour de la question de ce qui pourrait ou devrait faire référence pour la JEEP. À la lecture de ce document, on découvre, sans trop de surprise, que si l’Évangile est mentionné, il l’est à côté d’autres références, manifestement laïques ; dont une, par exemple, à Carl Rogers, psychothérapeute américain célèbre dans ces années-là.

On peut conclure que, très tôt au sein de la Jeep, probablement dès son origine, avait généralement cours une lecture très libre, voire résolument laïque, de ses références bibliques. On ne saurait s’en étonner étant donné, il faut le préciser, que le terreau « religieux » de la Jeep est celui du protestantisme « libéral », épris d’autonomie et chérissant l’idée de responsabilité. C’est le type de protestantisme dont se sont réclamés plusieurs des fondateurs ou des organisateurs des institutions de solidarité de la IIIe République : Buisson pour l’école, Charles Gide pour l’économie solidaire, Henri Monod pour la santé et l’action sociale, Jules Siegfried pour l’habitat social, etc.

Dans le document mentionné plus haut se trouvent exprimées clairement les motivations des fondateurs : « Depuis 1947, des jeunes forment des équipes qui vont à la rencontre des enfants et des adolescents les plus déshérités des grandes villes et les plus isolés des campagnes. En effet, une majorité des enfants et des adolescents, pour des raisons essentiellement économiques et psychologiques, s’écartent ou sont écartés des mouvements de jeunesse traditionnels ». Comment ne pas voir que ce genre de déclaration reste d’une grande actualité ? La prévention spécialisée, qui au fil des ans est devenue la mission première de notre association, consiste en effet, pour les éducateurs qui y œuvrent, à se rendre aussi proches que possible des jeunes en marge des institutions, y compris en marge de celles, éducatives et culturelles, qui leur sont en principe destinées.

En 1971, le discours de la JEEP précise encore son ouverture laïque : dans le protocole d’accord adopté par les associations membres de la Jeep nationale se trouve la déclaration suivante : « La Jeep est une fédération de clubs de loisirs éducatifs pour les enfants et les jeunes. À tous les niveaux elle est ouverte à tous sans distinction d’origine nationale, sociale, politique, philosophique ou religieuse  ». Le même document affirme que les destinataires de l’action de la Jeep sont les enfants et les jeunes « des milieux populaires » et que la visée de « l’action éducative » est « l’épanouissement et l’autonomie des personnes ».

La Jeep, création et très proche partenaire du CPCV

Dans cette brève rétrospection, on doit mentionner l’étroite parenté entre la JEEP et le CPCV (Comité Protestant des Colonies de Vacances). Précisément, ce dernier est né avant celle-là : la création de la Jeep ayant en effet été décidée par des responsables de colonies de vacances qui regrettaient que l’action éducative menée durant l’été soit interrompue tout le reste de l’année. Le lien entre les deux associations a longtemps été très fort. Ainsi organisaient-elles conjointement des stages de formation, tant pour les moniteurs de colo que pour les bénévoles attachés à l’animation des clubs d’enfants et, plus tard, pour les éducateurs de jeunes accueillis en foyer. Notons, pour illustrer la force du lien entre prévention spécialisée et mouvement des colonies de vacances, que, dans les années 70, l’équipe Jeep de la cité des Écrivains, sous la direction de son chef de service, Serge Gavériau, le premier éducateur spécialisé salarié de notre association, organisait elle-même chaque été une colo ! L’objectif des stages mentionnés à l’instant était de former des gens capables de faire plus, autre chose que simplement « occuper » les jeunes. On cherchait à former des gens capables de maîtriser assez des techniques particulières pour pouvoir animer des ateliers d’expression et de création. Dans ces stages, une grande place était faite aux « méthodes actives », destinées à susciter la participation la plus libre et la plus critique possible des enfants et des jeunes. Autre action commune aux associations Jeep et Cpcv : la rédaction et la diffusion d’une revue destinée à être un moyen d’échange d’expériences et d’informations utiles. Cette revue portait ce beau titre programmatique : « Rencontres ».

Dans nombre de documents d’archives entreposés dans les locaux du Bd de Nancy, on relève maintes traces de l’importance éthique et éducative reconnue à des préoccupations, des projets et des engagements qui sont encore d’actualité. Ainsi le rapport moral de 1968 (une date « mémorable », évidemment), met-il en avant la nécessité de changer les relations – trop souvent inégales, autoritaires - entre éducateurs et éduqués, et, pour ce faire, de veiller à associer étroitement les jeunes accompagnés à la prise de décision concernant la vie de leur club et le choix des activités qui leur sont proposées. De même est-il fait mention d’un projet (peut-être daté de 1972) de création d’une « maison de l’enfance ». Peu de temps après, l’équipe de Hautepierre donnera corps à ce projet, avant de passer le relais à une association créée pour animer cette Maison.

Au titre de ses engagements institutionnels notoires, la Jeep est, à cette époque, représentée au sein de la CIMADE (Comité d’aide aux réfugiés), dont plusieurs de ses clubs d’enfants ont adhéré à la Jeep. En outre, elle participe au CNAJEP (Comité National des Associations de Jeunes et d’Éducation Populaire) dès 1968, moment de sa création. Il faut souligner qu’il s’agit là d’une préoccupation constante : aujourd’hui comme hier, la Jeep, en tant qu’association comme à travers les engagements de « ses » éducateurs, est très attachée au développement de la vie associative ; elle s’attache à faire connaître et reconnaître les qualités éthiques, relationnelles, démocratiques, symboliques, de cette forme de participation à la vie publique, et est soucieuse de respecter les obligations démocratiques auxquelles, très normalement, les associations sont tenues.

La Jeep en Alsace : clubs d’enfants et de jeunes, prévention spécialisée

La Jeep Alsace, pour sa part, a servi à fédérer des clubs d’enfants et des clubs de jeunes dont les activités se déroulaient dans les locaux de paroisses de ville et de campagne. Ces clubs étaient soutenus, souvent même animés par les pasteurs (plusieurs d’entre eux ont d’ailleurs fait partie du CA ; le précédent président, Olivier Richard-Mollard était lui-même pasteur).

De quand la séparation d’avec le CPCV date-t-elle, et quelles en ont été les causes ? Difficile de le savoir exactement, compte tenu de l’état lacunaire de notre information. Toujours est-il que la vie des clubs, subventionnés par divers organismes publics (la CAF en particulier), a longtemps été, après cette séparation, la principale, sinon l’exclusive raison d’être de la JEEP. Jusqu’à ce que, après la parution du décret de 1972 instituant la Prévention Spécialisée, notre association demande et obtienne du Conseil Général son agrément comme association de Prévention, à côté d’autres associations locales, et soit autorisée à créer et gérer trois équipes, l’une à Hautepierre, la seconde à la cité des Écrivains (Schiltigheim-Bischheim), la troisième au Neuhof.

À compter de ce moment, et pendant plus de 30 ans, l’activité de notre association aura deux orientations distinctes. La situation sera donc parfois inconfortable, sinon conflictuelle, avec, du côté de la Prévention Spécialisée, des professionnels, en l’occurrence des éducateurs fiers de leurs compétences sanctionnées par un diplôme, et, du côté des clubs, des bénévoles pétris tout à la fois de bonne et de mauvaise conscience. Faut-il en effet le rappeler ?, Les années 70, à la Jeep comme ailleurs dans les associations socio-éducatives, ont vu se multiplier les conflits, plus ou moins âpres, entre ces deux types d’acteurs ; les bénévoles reprochant aux professionnels leur corporatisme, les professionnels reprochant aux premiers leur amateurisme et leur paternalisme – il vaudrait d’ailleurs mieux dire : leur « maternalisme », étant donné que la majorité des bénévoles étaient alors des femmes.

Dira-t-on que ce genre de combat cessa faute de combattants ? On s’en gardera, de peur d’assimiler des conflits, qui peuvent être sains, à des combats, généralement stériles, et même mortifères. On doit en tout cas savoir gré au président de l’époque, le professeur André Benoît – d’avoir plutôt bien maîtrisé l’art du compromis et d’avoir réussi à faire vivre en bonne intelligence éducateurs, d’un côté, animateurs de clubs et membres du Conseil d’Administration, de l’autre. De même a-t-il réussi à donner un tour serein aux relations entre l’association et ses éducateurs et les représentants des institutions publiques dont notre association était la partenaire (Communes, Conseil Départemental etc.). Il ne serait cependant pas excessif de reconnaître dire que l’ardeur militante des animateurs de clubs s’est peu à peu éteinte. Après avoir lentement périclité, l’activité « clubs » a pris fin, il y a moins de 10 ans de cela. L’explication de cet arrêt tient probablement à ces deux phénomènes : concurrence d’une offre de loisirs diversifiée, d’une part, fatigue des bénévoles et difficulté d’en recruter de nouveaux, de l’autre.

Changements récents : associatif, par l’accueil de deux autres associations (PAM et Profil Prévention), institutionnel, par suite du transfert de la responsabilité de la prévention spécialisée, du Département à l’Eurométropole

Durant ces dernières années, deux changements institutionnels d’importance ont marqué la vie de la Jeep.
Le premier correspond à l’accueil de deux associations de Prévention spécialisée, chacune responsable d’une équipe d’éducateurs : la PAM (association Prévention spécialisée et d’Action sociale à la Meinau), association militante du quartier de la Meinau, en 2012, puis Profil prévention (activement présente à Haguenau et à Erstein). Cette double intégration, qui s’est avérée facile et heureuse, a été possible parce que nos trois associations - directeurs, éducateurs et administrateurs - avaient appris à se connaître et à se respecter, en particulier dans le cadre des activités du CLAPS (Comité de Liaison des Associations de Prévention Spécialisé). De plus – « cerise sur le gâteau », comme on dit -, la Jeep a eu la grande chance, après le départ en retraite de Marc Moser, d’avoir comme directeur Gabriel di Gregorio, jusqu’alors directeur de Profil Prévention.

Le nouvel ensemble, désormais fort de ses 5 équipes, est cohérent ; mieux, il est repose sur une authentique solidarité, l’une de nos valeurs-phare. Cohérence, dynamique et solidarité sont les en effet le fruit de relations vécues sous le signe de l’estime mutuelle, mais aussi de l’habitude, appréciée de tous, de participer à des groupes transversaux de réflexion ayant pour but l’analyse des conditions éducatives, sociales et institutionnelles, de l’action de prévention spécialisée. Les ateliers qui ont ponctué le colloque organisé pour fêter les soixante ans de notre association (novembre 2017) ont fait largement écho aux questions et réflexions abordées dans ces différents groupes.

Le second changement institutionnel d’importance dont il convient de faire état est survenu récemment, en 2017 même : il s’agit du transfert de compétence, du Conseil Départemental – avec lequel ont longtemps été définies les orientations de la mission de la Prévention Spécialisée, et qui continue d’être notre interlocuteur privilégié pour ce qui est des activités de notre équipe Haguenau-Erstein – à l’Eurométropole, qui est désormais notre tout premier interlocuteur pour ce qui concerne l’activité des équipes à l’œuvre sur son territoire. Avec l’Eurométropole – mais aussi avec les autres associations de Prévention Spécialisée - un vaste chantier de clarification des missions de Prévention Spécialisée s’est ouvert ; il doit déboucher sur la signature des conventions nous liant durant les prochaines années.

Conclusion provisoire

Forcément schématique, cette rétrospective ne visait qu’à rappeler quelques étapes d’une histoire qu’il vaudrait la peine de pouvoir explorer plus en détail, avec un historien de métier. Cette histoire, nous en sommes tous persuadés, au sein de la Jeep, continuera de s’écrire, surprenante et féconde, grâce à l’appui des autorités publiques et au concours de nos multiples partenaires institutionnels et associatifs. Il en sera ainsi tant que tous, éducateurs, amis, administrateurs de la JEEP, nous continuerons à faire acte de courage, d’intelligence et de générosité dans notre action auprès des jeunes, une action dont nous n’oublions pas qu’elle est destinée non seulement à les accompagner dans leurs difficultés, mais encore à leur faire découvrir leurs capacités et à faire comprendre à leur entourage l’ampleur et la richesse de ces dernières, pourvu qu’on leur fasse confiance.

Mémoire, inspiration, audace : l’exemple de Jean Jousselin

Ces derniers mots auraient pu servir de conclusion. Si nous poursuivons néanmoins un peu cette présentation, c’est que, nous semble-t-il, les deux remarques suivantes apportent un éclairage supplémentaire précieux sur les convictions partagées au sein de notre association.

  • a) L’œuvre de Paul Ricœur y est souvent évoquée. Or, puisqu’il est ici question d’histoire, d’une histoire qui, quoique modeste, méritait d’être rappelée, on acceptera sans doute qu’on fasse allusion aux analyses de Ricœur consacrées à l’importance psychique, culturelle et éthique de la mémoire. Celle-ci, aimait à dire le philosophe après un auteur qu’il cite souvent, R. Koselleck, nous dote d’un « champ d’expérience » et d’un « horizon d’attente » qui, l’un et l’autre, nous évitent de rester longtemps désemparés face au nouveau, faute d’échouer à lui donner sens. La mémoire ne nous condamne pas à la nostalgie : elle nous incite à nous conduire de façon responsable et inventive face aux menaces, mais aussi face aux promesses que l’avenir nous réserve.
  • b) Pour préciser ce qu’il en est de cet espace et de cet horizon, sans lesquels l’action s’appauvrit en même temps que les acteurs perdent courage. Insistons sur le double ancrage de la Jeep, dans l’Éducation Populaire et, plus particulièrement, dans le CPCV.

Ce n’est pas par simple souci d’exactitude qu’il faut faire référence à l’un et à l’autre. C’est qu’on découvre, à l’origine du CPCV et, en amont comme en aval de cette création, dans l’histoire de l’Éducation Populaire, l’empreinte d’un homme de conviction, doté d’un sens aigu des responsabilités : Jean Jousselin. Cet homme a créé le CPCV, en 1943, dans l’intention d’en faire un lieu d’accueil, et plus exactement de protection. Il s’agissait de protéger, dans un modeste château de la région parisienne, des enfants juifs menacés de déportation. Anne Hidalgo, maire de Paris, a souligné, lors d’une cérémonie d’hommage récente, que le pasteur Jean Jousselin, comme la plupart des Justes, n’avait pas conscience de faire quelque chose d’exceptionnel. Il ne faisait que son devoir, estimait-il. Mais il savait, et Mme Hidalgo a eu raison de le rappeler, que ce devoir était de « refuser la barbarie, de résister à toute forme d’oppression, d’injustice, de permettre aux générations futures de naître et de s’épanouir au sein d’un monde tolérant, empreint d’humanité ».

Ce n’est pas par piété que référence est faite à Jean Jousselin. Ce n’était surtout pas pour que l’hommage – trop tardif – qui lui a été rendu par d’autres rejaillisse sur nous, ses putatifs héritiers. C’est pour que, à son exemple, nous osions résister à l’injustice ; pour que nous osions créer ou, pour le moins, soutenir les institutions chargées de la solidarité, en particulier celle avec les plus vulnérables.

Reste à montrer, si possible, en quoi l’éducation populaire est pour la Jeep une référence plus qu’honorifique ou décorative. Reste en particulier à mettre l’accent sur l’apport propre de la réflexion de Jousselin en matière d’éducation populaire. Nombre de pages de l’ouvrage « Jeunesse, fait social méconnu », paru en 1959, fourmille, à ce sujet, de réflexions précieuses. Le lexique a peut-être un peu vieilli, non l’inspiration ; non, surtout, l’idée d’expérience. Celle-ci, écrit fort justement l’auteur (un des défenseurs d’un scoutisme bien compris), signifie pour les jeunes « expérimentation, épreuve ou test, parfois même défi » (p. 20) ; et même, « désir de marquer l’histoire de leur présence » en déployant, « pourvu qu’ils y soient suffisamment encouragés, les vertus de générosité, enthousiasme, sens de la solidarité, goût du risque » (p. 85).

Jousselin faisait partie de ces femmes et de ces hommes convaincus que « le véritable civisme […] repose sur l’éducation populaire » (p. 141) ; que, loin d’être un régime à conserver faute de mieux, la démocratie est appelée à se développer, à s’améliorer ; ce qui implique, selon notre auteur, que « le citoyen est appelé à se cultiver, c’est-à-dire appelé à un supplément de conscience, d’initiative, de solidarité, de responsabilité » (ibid.). Il importe certes grandement qu’une société soit juste, qu’elle se dote d’ « institutions justes », comme dira Ricœur dans les années 1990 ; encore faut-il qu’elle reste chaleureuse. Cela suppose une attention mutuelle ainsi que l’« adhésion consciente de chaque citoyen » à un projet commun, projet dont la solidarité est le nom générique. Or chacun participera d’autant mieux à l’histoire commune qu’il sera plus « en mesure de mieux comprendre sa propre condition et celle du monde ». Affaire de reconnaissance, de soi par les autres, des autres par chacun : c’est affaire d’éducation populaire, et d’engagement de tous les êtres de bonne volonté.

Au plan de l’action proprement éducative, Jousselin a su insister sur l’importance de l’initiative et de la participation effective des personnes aux actions qui les concernent, quel que soit leur âge. À ses yeux, faire droit à l’initiative implique qu’ « il n’existe point de programme-type puisque, partant de la vie, l’éducation populaire est commandée par les conditions de vie de chacun » (p. 151). L’expérience de chacun doit compter et, plus encore, doit être respectée. Mais Jousselin tenait à préciser que si « l’éducation populaire se situe au niveau de chacun […], c’est pour l’amener à rencontrer autrui, et pour qu’il transcende [… son expérience » (p. 154). C’est dire que le sujet advient et ne cesse d’advenir, et que l’éducateur est au service de la découverte, par les plus jeunes, de possibilités d’être insoupçonnées, parfois même refusées par eux parce qu’ils craignent de trahir l’identité que leur assignent leurs premiers groupes d’appartenance – famille ou groupe de pairs -, qui sont souvent les seuls qui vaillent à leurs yeux. Comment alors les aider à découvrir que la multi-appartenance, aussi inconfortable qu’elle soit, est une chance, une source de liberté et de créativité ?

Tel est le défi de l’éducation, de l’éducation populaire en particulier, à une époque où, en même temps que les appartenances se troublent, les identités vacillent, ou bien deviennent l’objet de surinvestissements pathologiques. Le titre d’un ouvrage de Ricœur met bien l’accent sur l’ampleur et la nature de ce défi : Soi-même comme un autre. On comprend mieux, du coup, le tourment professionnel et éthique, des éducateurs : comment un jeune pourra-t-il découvrir que l’altérité hors de soi et l’altérité en soi-même ne sont pas des menaces d’altération ? Face à cette question, il importe de savoir, de dire et de faire entendre ceci : l’éducateur fait partie de la réponse, en tant qu’autre privilégié. À ce titre, il ne peut ni ne doit trahir la confiance placée en lui par des jeunes trop souvent déçus par ce qu’ils considèrent, chez les adultes, comme des dérobades face à leur demande de rencontre, comme une manière de bafouer leur attente de reconnaissance.

Et maintenant ?

L’histoire de notre association se poursuivra, pleine de surprises, pourvu qu’elle continue de répondre « présent ! » aux jeunes, ces sujets fragiles qui généralement cachent leur fragilité sous le masque de durs. « Présent » avec « ses » bénévoles, avec « ses » éducatrices et « ses » éducateurs, avec « ses » administrateurs et « ses » partenaires (le possessif, ici, ne marque pas une possession mais un compagnonnage !). Oui, pensons-nous, il faut répondre ainsi - ce qui suppose une présence éducative toute de patiente bienveillance - à la demande de reconnaissance et au besoin de confiance des jeunes, qu’ils expriment plus ou moins souvent sous forme de l’une ou l’autre de ces formes : indifférence, hostilité ou manipulation etc. Nous, adultes, sommes alors mis au défi d’entendre ce que eux, les jeunes, n’osent pas ou ne savent pas dire : qu’ils ont besoin qu’on leur fasse confiance, et qu’ils attendent que les adultes soient dignes de confiance ; qu’ils attendent, en bref, qu’on les reconnaisse comme des sujets capables de répondre un jour à la confiance qu’on leur aura accordée.

Gilbert Vincent